Attraper le lustre [atʁape lø lystʁ]

Fig. A. Lustre.

[atʁape lø lystʁ] (loc. théât. GR. GUEUL.)

Baudelaire trouvait que « le plus beau dans un théâtre c’est le lustre, – un bel objet lumineux, cristallin, compliqué, circulaire et symétrique ». Comme le poète a toujours raison il n’est point surprenant que d’aucuns aient tout fait pour l’attraper, cet objet magnifique.

C’est donc dans les coulisses feutrées des boulevards que naît l’expression attraper le lustre.

Loin de toute acrobatie aérienne visant à saisir un luminaire suspendu, cette locution pittoresque s’avère un tantinet caustique puisqu’elle décrit la vaine tentative du baladin chanteur d’atteindre une note si haute que sa mâchoire s’en décroche presque, offrant au public une vue imprenable sur son gosier et son égarement tous les deux abyssaux.

En pleine grande scène du 2, le bateleur présomptueux, le comique troupier, l’interprète imprécis monte bien haut dans les tours de sa déclamation grandiose, ouvre une bouche béante semblant vouloir engloutir le lustre et le monde tout entier, puis s’affaisse dans un hoquet honteux, jurant mais un peut tard qu’on ne l’y prendrait plus¹. Celui qui se voulait cador se retrouve cabot.

Sourires à l’orchestre, quolibets en coulisse, railleries au Grand Circle

À trop pousser sur les effets et à cracher sur les quinquets, lui qui se pensait ténor plus qu’histrion est devenu contorsionniste maxillaire. Sourires à l’orchestre, quolibets en coulisse, railleries au Grand Circle.

En deux temps trois mouvements attraper le lustre s’appliquera à tous ceux qui par excès de zèle ou manque de maîtrise ouvrent démesurément leur bouche pour déclamer trop haut. Une manière élégante de rappeler que, parfois, la modération et la retenue valent mieux qu’une démonstration trop ostentatoire. Et qu’il faut savoir fermer sa gueule.

L’art d’attraper le lustre s’éteint avec l’avènement des micros, scélérats outils modernes qui permettent désormais à l’enroué de passer pour Enrico Caruso.

À tous ceux qui, sur scène ou ailleurs, osent encore ouvrir grand la bouche au point de menacer les luminaires suspendus, il n’est plus balancé l’expression. Et si c’était le cas, le fort en gueule ne la comprendrait pas.

¹Cette leçon aussi vaut bien un fromage, mais ceci est une autre histoire.

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