Ou comment raviver la rengaine du râleur en lui glissant l’occasion rêvée de rejouer son tube préféré.

Fig. A. Type ayant remis 10 balles dans le juke-box.
[ʁəmɛtʁ 10 bal dɑ̃ lø dʒukbɔks] (DISC. 45T.)
Il fut un temps (que les moins de vingt ne peuvent pas connaître-euh) où on ne lançait pas une playlist depuis son smartphone pour écouter de la musique en public.
Pour ce qui est du public en question il était constitué des habitués du Balto, soit un échantillon représentatif de la population allant des turfistes aux blousons noirs en passant par les minets, les cagoles, les éconduits noyant leur chagrin dans la Suze, des gais lurons en goguette, des travailleurs en pause, et bien entendu des étudiants moyennement assidus.
Pour partager avec cette belle société le dernier tube du hit parade, il fallait se lever, clope au bec¹ et sourire en coin, et glisser quelques francs dans une machine au charme certain : le juke-box. Un meuble totem, une armoire sacrée à lumière néon chargée d’un bon nombre de 45T, d’où s’échappaient les voix de Johnny, Sylvie, Nino, ou des Américains de passage (certains resteraient, mais ceci est une autre histoire).
Sur cet altruiste geste consistant à mettre une pièce dans le juke-box s’est construit l’expression remettre 10 balles dans le juke-box qui n’est pas qu’une affaire de musique. C’est en effet surtout relancer quelqu’un sur un sujet qu’il ne fallait peut-être pas réveiller. Car si tu lui remets ses dix balles, à ce vieux râleur de comptoir ou à cette commère de palier, tu sais ce qu’il va te ressortir : sa rengaine. Son grand air. Son tube. Le même couplet sur le gouvernement, les impôts, les jeunes qui ne respectent plus rien, ou ce dîner de famille en 1978 où tout a basculé. Il l’a en boucle, prêt à jaillir comme un 45 tours rayé.
Oh non, il a remis 10 balles dans le juke-box !
Et toi, pauvre hère, tu t’es levé, tu as chaloupé jusqu’à la machine, tu as pris ton temps pour choisir ton disque et clac, la pièce est tombée. Tu as remis 10 balles dans le juke-box, et il est reparti.
Tu as redéclenché le pénible monologue du responsable de la photocopieuse sur la gestion des ramettes de papier, la démonstration de l’oncle suspicieux sur la rotondité terrestre, l’analyse de Bernard sur la responsabilité des sociétés secrètes dans la gestion de la dette.
Notons qu’a 10 balles le speech ça peut valoir le coup car, aussi lassant qu’il soit, Bernard fait marrer l’assemblée. Et 10 balles pour se bidonner c’est donné.
En modernité, plus de juke-box. Plus de balles non plus. Guère étonnant que remettre 10 balles dans le juke-box soit devenue expression surannée. Ne comptez pas sur remettre 1 Bitcoin dans le smartphone pour relancer la machine.