Se rincer l’œil [sø ʁɛ̃se lœj]

Le plaisir coupable de contempler discrètement un spectacle séduisant.

Se rincer l'œil

Fig. A. Tableau de Wagner dans la vitrine de la galerie Romi, Robert Doisneau.

[sø ʁɛ̃se lœj] (OCCUL. EROS.)

Parfois poésie, lubricité contenue et galanterie gros sabots décident de travailler ensemble afin de fournir au langage une formule à double fond : attention un sens peut en cacher un autre.

Se rincer l’œil est autant faussement médicale que véritablement concupiscente.

Celui qui pensait que se rincer l’œil c’était se nettoyer la cornée pour soigner une conjonctivite au sérum physiologique s’est précisément fourré le doigt dans l’œil au risque de devoir, cette fois, se le soigner pour de bon. C’est ça l’effet double fond.

Pour bien se rincer l’œil il faut avant tout une jolie paire de gambettes (à contempler), un décolleté suggestif (sur lequel s’attarder), une scène olé-olé qui se déroule à portée de vue, le défi pour le voyant un peu voyeur consistant à se régaler du spectacle que la morale réprouve sans se faire attraper par la patrouille.

D’habitude confronté à plus de convenance et de bienséance, l’œil s’en trouve comme nettoyé de toutes ces décences parasites aussi bien que s’il s’était rincé à l’eau de Lourdes. Une forme d’hygiène du regard, si l’on veut, par immersion prolongée dans des paysages anatomiques souvent féminins, qu’il soient suggestifs ou naïfs, mais toujours regardés en coin. Il faut avoir l’œil agile pour être capable de se le rincer à bon compte. Et s’il se trouve caché derrière les verres fumés d’une paire de lunettes solaires, c’est le bingo. Le rinçage se fait alors en toute impunité.

Se rincer l’œil, c’est le voyeurisme honorable, l’érotisme sans danger, la drague sans conséquence. C’est le plaisir coupable du curé devant le tableau de Suzanne et les Vieillards, le gloussement du titi parisien à la vue d’un jupon, l’œillade gourmande du bourgeois chaperonné par sa bourgeoise devant la vitrine de chez Romi (cf. fig. A). C’est le péché mignon d’une époque certes sans filtre, mais avec ce qu’il faut de pudeur.

Pressentant qu’il y a possibilité de refourguer à peu près n’importe quelle came au gogo derrière tout ça, la réclame va s’avérer grande pourvoyeuse d’occasions de se rincer l’œil : Telefunken sur l’air d’Eden is a magic word, Pacific (un Ricmuche sans alcool), jerseys Paul Fourticq (« Une femme, une pipe, un pull ») et tant d’autres satisfont alors le coquin en loucedé.

Évidemment, cela ne pouvait pas durer.

Àl’ère du swipe illimité, du classé X à la demande, se rincer l’œil n’a plus la même saveur. Le moderne, lui, mate en toute tranquillité à condition de payer : reluquer ne va pas se faire à l’œil tout de même !

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